GALERIE MARTEL

JOOST SWARTE 2024

Every Picture Tells a Story… ce titre vintage de Rod Stewart, Joost Swarte le revendique en plein : au fil d’un demi-siècle de BD, d’illustration, de graphisme, d’architecture, de design, ses dessins n’ont jamais cessé de conter des histoires. Biblio+Picto, ouvrage récemment paru chez Dargaud, illustre son amour multiforme du papier imprimé. Et à partir du 16 mai, la Galerie Martel sera fière de faire voisiner sur ses murs oeuvres emblématiques et créations inédites de cet artiste dont le mix d’humour, d’imagination et de rigueur graphique tire au cordeau l’âme du monde.

Jopo de Pojo. L’anti-héros totémique de Swarte. C’est lui qui accueillera les visiteurs de la Galerie Martel. Un Jopo sur sa chaise-longue, cerné d’instruments de musique, arborant comme toujours son visage de vieux Félix le Chat ou d’insecte à la Disney, ses knickers de golf fauchés à Tintin, son toupet de cheveux noirs formant une croche. Jopo est né en 1972. Swarte, un peu plus tôt, le 24 décembre 1947, aux Pays-Bas. Adolescent, le graphisme le passionne, mais que l’illustration puisse être une profession ne l’effleure pas. Confrontés à ses faibles résultats scolaires, ses parents comprennent que la pratique peut le tirer de l’ornière. Ils l’inscrivent à l’atelier d’un artiste local, Roelof Klein. De mercredis en mercredis, dessinant des natures mortes, il apprend à regarder et à voir. Il laisse alors ses parents le pousser vers le dessin technique, suit des cours, tâte de l’imprimerie, des couleurs, du design. Sans jamais oublier les leçons de Roelof Klein. Arrive l’underground. Il montre à Swarte qu’on peut exister par le dessin. Il se lance, crée son titre – Modern Papier -, participe au légendaire Tante Leny Presenteert… De l’épisode, il gardera toujours un sens aigu de ces détails qui donnent au dessin une deuxième profondeur : main sortant d’une bouche d’égout ou ampoule électrique en embuscade dans un caniveau. Bel exemple de cette période touffue – visible Galerie Martel – la couverture de Surprise, la tonitruante revue de BD dirigée par Willem : « Il m’avait dit, prends toutes les libertés », raconte Swarte. « J’ai pensé qu’un traitement un peu ‘X’ serait la moindre des choses ». En effet. En 1977, à l’occasion de l’exposition consacrée à Hergé Kuifje in Rotterdam, Joost Swarte dédie un opuscule au style du Maître et de ses barons. Il l’a titré De klare lijn – la ligne nette, tracée au cordeau, une expression de jardinier flamand alignant ses tulipes. Mal traduit par Ligne claire, le nouveau label fait florès. Swarte devient la référence de la tendance, qu’il définit ainsi : « Elle recherche la simplicité du texte et de l’image par le moyen du graphisme. » Que dire d’autre ? Depuis, la bande dessinée ne représente plus qu’une fraction de la prodigieuse production graphique de Swarte – mais cette dernière, de l’affiche au marque-page, du portfolio au timbre-poste, est toujours porteuse de récit. Every picture… Voyez, toujours Galerie Martel, l’original de ses Manicules, Il s’agit au départ de vieux signes typographiques – de petites mains à l’index tendu attirant l’attention sur un point du texte. Swarte s’en empare, les déforme, les transforme en tête de chien ou en interdiction de fumer. « Un créateur de pictogramme cherche souvent l’objectivité. J’aime y insuffler du sens et de l’humour », note-t-il. Reproduites dans Biblio+Picto, ces Manicules y voisinent avec d’autres merveilles – telles les études des vitraux La naissance d’un livre, éclairant les murs du couvent Sainte-Cécile de Grenoble. L’éditeur Jacques Glénat y a installé sa bibliothèque. Derrière ses rires et ses sourires, Swarte – dessinateur, illustrateur, graphiste, satiriste, auteur pour la jeunesse, affichiste, créateur de comics, céramiste, designer, bref artiste au sens plein du terme – demeure un militant du signe visuel, de l’imprimé à la banderole de manif. Peine de mort, Apartheid, rafles de juifs à Amsterdam, attentats terroristes ont nourri son regard libertaire. Fidèle à ses valeurs, il travaille aussi beaucoup pour l’institutionnel, ou plutôt le citoyen – songez à ses dessins décorant la salle d’attente d’un hôpital destiné aux enfants malvoyants : simples et nets, ils permettent aux jeunes patients d’estimer tout seuls leur déficience. Travaux de commande ? Création personnelle ? Swarte fait-il une différence ? « Oui, mais j’aime que cette différence soit toujours la plus réduite possible. » À l’oeil nu, ses admirateurs auront en effet bien du mal à séparer les deux catégories.

François LANDON