Galerie Clémentine de la Féronnière

Monolithes par Juliette Agnel

Avec cette exposition à la galerie Clémentine de la Féronnière, Juliette Agnel nous convie à une exploration de fabuleux espaces ouverts sur l’inconnu. L’aventure photographique y est existentielle, à l’affut de paysages extrêmes, qui sont pour elle l’outil d’un "déchiffrement primitif "[1]. Il s’agit par là de capturer des forces telluriques ou primaires — celles de la nature en mouvement — afin de se dessaisir de ce qui rassure, au plus près d’un bouleversement des sens. Cette considération intensive du paysage la mène toujours plus loin : du pays Dogon à la Corée ou à l’Islande ; et plus récemment en Andalousie, au Soudan, au Groenland, et au Maroc. L’appareil enregistre ces contrées, par la photographie et l’image-mouvement, avec une sensibilité qui sollicite le potentiel de visibilité de territoires à forte concentration énergétique.

Le voyage de cette exposition commence au centre de la Terre, dans la Géode de Pulpi, située en Espagne, dans la province d’Almería. Elle n’est autre qu’une cavité rocheuse pénétrable, aux parois tapissées de cristaux de sélénite, autrement dit, de gypse. Ces cristaux, transparents et géométriques, sont dissimulés dans les profondeurs terrestres depuis des milliers d’années. Les grottes, renvoyant aux plus lointaines origines et aux matières premières fondamentales, ont toujours exercé sur l’artiste une immense force d’attraction, mais il faut saisir précisément l’enjeu : l’immersion spéléologique n’a de sens que si le regard se porte en même temps vers le haut, en un appel des astres qui y répond. La logique de verticalité (du très bas vers le très haut, et vice-versa), est en réalité un axe heuristique : dans les deux cas, Juliette Agnel regarde l’immensité les yeux dans les yeux, du chaos primordial au cosmos infini. Dès lors, si ses Nocturnes révèlent une voute céleste inaccessible, sa récente série des Silex renvoie aux pierres millénaires que l’on peut récolter ici-bas : l’œil et la main épuisent les possibles de ce qui ne peut être directement atteint.

L’observation est tout autant naturelle qu’archéologique, car ce sont aussi les paysages témoignant des civilisations disparues qui l’ont attiré, en 2019, dans les vestiges du royaume soudanais nubien. C’est lors de ce voyage que Juliette m’envoyait ce message : "J’attends Méroé. Comme si c’était l’arrivée à l’Atlantide. J’ai descendu des marches jusqu’aux tombeaux des rois et reines. J’ai vu dans la pénombre des peintures représentants les pharaons. Et toujours au plafond des tombeaux, les étoiles, la vie glorieuse d’après la mort. Mais, comment comprendre cette civilisation, comment l’inventer ? Comment comprendre la forêt de colonnes entre lesquelles on ne peut pas passer ? Quelles sont les traces du sacré, quelles formes prennent-elles ? "[2] Ces questions restent sans réponse, mais les images les transcendent. Arpentant le site de Méroé, Juliette Agnel adopte la même posture que lors de sa découverte des Portes de glace au plein cœur du Groenland : toujours, traverser l’inquiétante étrangeté, le regard appareillé, afin de nous éveiller à une mystique universelle.

Texte par Léa Bismuth.

Léa Bismuth est critique d’art et commissaire d’exposition indépendante. En 2022, elle participera notamment à une résidence collective autour de l’imaginaire spatial, à Marfa, Texas, avec la Villa Albertine.


[1] Entretien de Fabien Ribery avec Juliette Agnel, « Le réel ne suffit pas », Blog L’Intervalle, 2018.

[2] Extrait d’un mail envoyé par Juliette Agnel à Léa Bismuth daté du 28 janvier 2019.


English

We are pleased to present Juliette Agnel's first exhibition at the galerie Clémentine de la Féronnière.

With this exhibition, Juliette Agnel invites us to explore fabulous spaces open to the unknown. The photographic adventure is existential, on the lookout for extreme landscapes, which are for her the tool of a "primitive deciphering"[1]. It is a question of capturing telluric or primary forces - those of nature in movement - in a search to shed the reassuring, as close to a disruption of the senses there is. This intensive consideration of the landscape takes her further and further afield: from the Dogon country to Korea or Iceland; and more recently to Andalusia, Sudan, Greenland and Morocco. The camera records these places, through photography and movement-image, with a sensitivity that solicits the potential visibility of territories with a high concentration of energy.

The journey of this exhibition begins at the centre of the Earth, in the Pulpi Geode, located in Spain, in the province of Almería. It is a rocky cavity that can be penetrated, with walls lined with crystals of selenite, in other words, gypsum. These crystals, transparent and geometric, have been hidden in the depths of the earth for thousands of years. The caves, referring to the most distant origins and fundamental raw materials, have always exerted an immense force of attraction on the artist, but it is necessary to grasp precisely what is at stake: speleological immersion only makes sense if the gaze is at the same time directed upwards, in a call from the stars that responds. The logic of verticality (from the very bottom to the very top, and vice versa) is in fact a heuristic axis: in both cases, Juliette Agnel looks immensity in the eye, from primordial chaos to the infinite cosmos. Therefore, if her Nocturnes reveal an inaccessible celestial vault, her recent series Silex refers to the millennial stones that can be collected from here below: the eye and the hand exhaust the possibilities of what cannot be directly reached.

The observation is as much natural as it is archaeological, for it is also the landscapes that bear witness to vanished civilizations that drew her, in 2019, to the remains of the Sudanese kingdom of Nubia. It was during this trip that Juliette sent me this message: "I am waiting for Meroe. As if it was the arrival at Atlantis. I went down the steps to the tombs of kings and queens. I saw in the dim light paintings of the pharaohs. And always on the ceiling of the tombs, the stars, the glorious life after death. But how to understand this civilization, how to invent it? How can we understand the forest of columns between which we cannot pass? What are the traces of the sacred, what forms do they take?"[2]. These questions remain unanswered, but the images transcend them. Studying the site of Meroe, Juliette Agnel adopts the same posture as she did when she discovered the Ice Gates in the heart of Greenland: always crossing the unsettling oddity, with her gaze poised, in order to awaken us to a universal mystique.

Quotes from Juliette Agnel.
Text by Léa Bismuth.
Léa Bismuth is an art critic and independent curator. In 2022, she will participate in a collective residency on the theme of spatial imagination, in Marfa, Texas, with the Villa Albertine.


[1] Talk between Fabien Ribery and Juliette Agnel, « Le réel ne suffit pas », Blog L’Intervalle, 2018

[2] Extract from a mail send by Juliette Agnel to Léa Bismuth, the 28th of january, 2019.